Des maladies des maîtres de musique, des chanteurs

 

Des maladies des maîtres de musique, des chanteurs

Ramazzini est le premier médecin qui en 1700 a traité de la santé des artistes dans un de ses ouvrages. Le chapitre 37 est ainsi intitulé, « Des maladies qui attaquent les maîtres de musique, les chanteurs, et tous ceux en général qui exercent leur voix ».
Ce texte n’avait pas été édité depuis sa première traduction à la fin du XVIIIe siècle. Les Editions Alexitère en respectant le style de l’époque tout en l’adaptant à une lecture actuelle ont réédité cet ouvrage. L’ouvrage est remarquable, excellemment écrit.
Ramazzini

Des maladies du travail

Préface de la réédition française de cette ouvrage par Bernard Kouchner

Merveilleux ouvrage que ce « De morbis artificum diatriba » traduit et commenté par De Fourcroy, et belle jeunesse d’un livre qui fêtera bientôt ses trois siècles ! L’auteur, Bernardino Ramazzini, médecin italien de talent et de verve, décrit dans la langue savoureuse de son siècle, avec un exceptionnel talent d’observation, les causes professionnelles des maux qui mutilent les artisans de différentes corporations de son époque. Voilà de l’humanitaire et du social avant que la mode n’en vienne.
Ramazzini est un homme curieux et précis. Citant dans sa préface Hippocrate, « il faut demander au malade ce qu’il sent, quelle en est la cause, depuis combien de jours », il écrit : « Mais qu’à ces questions il me soit permis d’ajouter : et quel métier fait-il ? Suivent cinquante-deux chapitres où les différents métiers et leurs nuisances sont étudiés. Humanitaire, l’auteur était également écologiste.
Il préconise le lavage des mains chez les sage-femmes, bien avant Semmelweiss. Il remarque que les artisans qui manipulent les grains parasités présentent des manifestations asthmatiformes. L’intoxication au mercure est détectée et décrite chez les mineurs, les doreurs ou chez les médecins qui administrent les frictions mercurielles, ainsi que chez les miroitiers : « A Venise dans l’île de Murano… ces malheureux se voient à regret et dans leurs ouvrages se peint leur malheur ».
Toutes les professions sont de la sorte disséquées par cet observateur à la fois sociologue, journaliste et médecin, des « maîtres de musique » à ceux qui « vont à cheval », des « confiseurs » aux aiguiseurs de rasoirs ». Le temps est passé sans dommage sur ces observations : tout cela se lit avec plaisir, l’ouvrage émaillé de traits d’humour est loin d’être rébarbatif. Evoquant le chirurgien Berengarius : « Ce dernier gagne avec ses frictions mercurielles plus de 500000 ducats d’or ; on peut donc dire avec vérité que Berengarius sait beaucoup mieux que les alchimistes transformer le mercure en or ». Identifiant les victimes et désignant avec sagacité leurs bourreaux, Ramazzini était largement en avance sur son temps. Il faisait preuve d’un grand courage à bousculer ainsi les idées reçues. On peut sans guère se tromper le tenir comme un précurseur sinon le père de la médecine du travail moderne. Ce n’est pas rien : défendre la victime en l’an 1700 est œuvre révolutionnaire au sens noble du terme. Il n’a d’ailleurs pas été parfaitement entendu. Il faut également féliciter les hommes qui ont exhumé et édité ce texte important dans l’histoire des idées.
Voilà un des ancêtres de l’action humanitaires qui se retrouve enfin à l’honneur. Une injustice est réparée. La précoce avancée de Ramazzini s’inscrivait et s’inscrit encore dans cette valeur moderne qui nous paraît universellement exportable, la plus révolutionnaire et la plus nouvelle : les droits de l’homme.

Bernard Kouchner

En réfléchissant sur le grand nombre d’avantages que les arts ont produits à l’homme, on serait d’abord tenté de croire qu’il ne manque plus rien à son bonheur, qu’il jouit en paix de tous les biens, qu’il change à son gré les productions de la Nature, et qu’il est le maître de tout ce qui l’environne. De là des génies enthousiastes ont célébré sa puissance et, non content de la constituer Roi de la terre qu’il habite, ils ont osé même le comparer aux dieux. L’homme, ont-il dit, a mesuré le ciel et les mondes qui y sont dispersés ; il a changé la surface de son globe ; il a pénétré dans ses profondeurs ; il en a tiré les richesses les plus précieuses. Son génie ne s’est pas borné là. Parmi le grand nombre d’individus qui vivent avec lui soit fixés à la terre sous le nom de végétaux, soit jouissant comme lui de la locomobilité, il a distingué avec exactitude l’utile du dangereux, le poison de l’aliment ; et son adresse suppléant à sa force, il a terrassé ces animaux furieux que la Nature semble avoir armés contre lui.
Mais qu’un examen réfléchi trouve cet éloge outré ! Que de maux ne voit pas le philosophe dans la source même de tous ces biens prétendus ! En effet, ces hommes qui arrachent à la terre des métaux qu’elle recèle, ne périssent-ils pas souvent sur l’or qu’ils retirent ; les flots tumultueux ne servent-ils pas de tombeau à plusieurs de ceux qui les bravent ? Ces astres dont l’homme a mesuré le cours, ne dessèchent-ils pas ses moissons par leurs mauvaises influences ; ce globe dont il a sillonné légèrement la surface ne s’entrouvre-t-il pas souvent, et n’enfouit-il pas des villes entières dans ses profondeurs ? Les serpents que les naturalistes ont décrits et disséqués, les végétaux dont ils connaissent la forme, l’organisation même et l’économie, n’ulcèrent-ils pas leurs entrailles, ne portent-ils pas dans leurs fluides des principes coagulants et délétères, n’attaquent-ils pas même quelquefois la vie dans son foyer ? Enfin, le fusil qui terrasse les bêtes fauves ne sert-ils pas à se détruire mutuellement et n’a-t-on pas milles exemples qu’il n’épargne pas même le chasseur imprudent ?
A cette réponse, que deviennent ces titres pompeux de Roi de la terre et des animaux prodigués à l’homme avec tant de complaisance ? A quoi sont réduits sa puissance et son génie ? N’est-on pas forcé de convenir, de bonne foi, que la somme des maux qui l’accablent égale au moins celle des biens dont il jouit, si elle ne la surpasse, et les éloges qu’on lui a prodigués ne doivent-ils pas se changer en lamentations sur son sort ? Telle est donc la malheureuse condition de l’homme que pour se procurer les biens dont il a besoin dans l’ordre de la société, il s’expose aux plus grands maux. En effet, outre les maladies que sa faible constitution, ses fautes dans le régime, l’air même qu’il est obligé de respirer, lui causent, il en est une classe inévitable encore et plus meurtrière, parce que la cause qui leur donne naissance agit sans cesse sur lui. Ce sont les maladies auxquelles les arts exposent ceux qui les exercent. On ne peut douter de l’existence de ces maladies particulières, et les malheureuses victimes ne sont que trop fréquentes, dans nos grandes villes surtout, où le luxe est porté à son comble…

De Fourcroy

Il y a dans la société des hommes assez mal intentionnés pour accuser la Nature, cette mère bienfaisante de tous les êtres, de n’avoir pas veillé sur l’espèce humaine avec assez de prudence et de circonspection, et de n’avoir pas prévu tous les dangers auxquels l’homme est exposé par les circonstances de sa vie. Ce reproche se trouve dans des livres, et est souvent répété dans la conversation. Cependant la plus injuste querelle qu’on lui suscite à ce sujet et qui lui fait donner si mal à propos le titre de marâtre, c’est d’avoir forcé l’homme à pourvoir chaque jour à l’entretien et à la conservation de sa vie, qui, sans ce secours, serait bientôt détruite. En effet le genre humain, délivré de cette nécessité, ne connaîtrait aucune loi et ce monde que nous habitons changerait bientôt de face. Aussi Perse n’a-t-il pas regardé la main comme la plus industrieuse des parties corps, et a-t-il si ingénieusement appelé l’estomac le maître des Arts (Magister artis, ingeniique largitor Venter).
Ne serait-il donc pas permis d’assurer que cette nécessité, qui donne aux animaux, même les moins raisonnables, un instinct presque ingénieux, a fait naître tous les arts, soit mécaniques, soit libéraux, qui malheureusement sont altérés par quelques maux, ainsi que tous les biens dont l’homme jouit ? En effet, ne sommes-nous pas forcés de convenir que plusieurs arts sont une source de maux pour ceux qui les exercent et que les malheureux artisans trouvant les maladies les plus graves où ils espéraient puiser le soutien de leur vie et de celle de leur famille, meurent en détestant leur ingrate profession ? Ayant eu dans ma pratique de fréquentes occasions d’observer ce malheur, je me suis appliqué, autant qu’il a été en moi, à écrire sur les maladies des artisans. Mais comme dans les ouvrages de ces derniers, si un d’entre eux a trouvé quelque chose de nouveau, cette découverte est d’abord très imparfaite et demande à être perfectionnée par le travail de ses confrères, un ouvrage de littérature est absolument dans le même cas. Mon traité doit donc subir le même sort pour plusieurs raisons, mais principalement parce qu’il contient quelque chose de neuf. Le champ que je défriche n’a été parcouru par personne que je sache et il promet une moisson intéressante d’observations sur la subtilité et l’énergie des effluves de différentes substances. Cet ouvrage, tout imparfait qu’il est, servira, j’espère, d’aiguillon aux autres médecins, et leur secours contribuera à en faire un traité complet sur cette matière, qui méritera une place dans les fastes de la médecine. La condition malheureuse de ces artisans respectables, dont les travaux, quoique vils et méprisables en apparence, sont si nécessaires et si avantageux pour le bien de la république, n’exige-t-elle pas ce service, et n’est-ce pas une dette qu’a contractée envers eux cet art, le premier de tous, qui comme l’a dit Hippocrate dans ses préceptes, donne ses secours sans intérêts et s’occupe aussi bien des pauvres que des riches ?
Pour peu qu’on réfléchisse aux avantages que les arts mécaniques ont apportés à la société, on voit d’un coup d’œil l’énorme distance qu’il y a, à cet égard, entre les nations européennes et ces barbares de l’Amérique et des autres pays reculés. C’est sans doute d’après une pareille réflexion, que ceux qui ont bâti des villes et posé les fondements des royaumes ont eu le plus grand soin des ouvriers qui les habitaient, comme nous l’apprenons dans les fastes de l’histoire. Ces grands hommes ont établi des collèges ou communautés d’artisans. Ainsi Numa Pompilius, au rapport de Plutarque, s’acquit la gloire la plus solide pour avoir réuni dans des corps différents les architectes, les joueurs de flûte, les doreurs, les teinturiers, les tailleurs, les corroyeurs, les ouvriers en cuivre, et les potiers de terre, etc. Tite-Live nous apprend qu’Appius Claudius et Publius Servilius consuls ont institué un Collège de Mercuriaux, ou communautés de marchands appelées Mercuriaux parce que Mercure était, chez eux, le dieu du commerce, comme Vulcain et Minerve occupés au travail des mains étaient, suivant Platon (De legibus), les dieux des ouvriers. Sigonius (De Jure antiquo Romanorum) et Guidus Pancirolus (De notitia utriusque Imperii) nous ont appris les droits et les privilèges accordés à ces communautés d’artisans. Ils étaient admis à donner leurs suffrages et promus aux dignités, et par conséquent, suivant la remarque de Sigonius, ils étaient comptés parmi les citoyens de Rome. Dans les Pandectes et dans les Codes, il est fait mention des matelots et des artisans ; et Jules César (L. 1. Ff. Quod cujuscumque Universitatis nomine, vel contra eam agatur) après avoir donné la liste des Collèges des ouvriers, de leurs droits et de leurs privilèges, dit qu’il leur était permis, comme à une espèce de république, de négocier par soi-même, de se choisir des députés et de se faire des lois, pourvu toutefois qu’elles ne fussent pas contraires aux lois publiques, ainsi que le rapporte Paulus (In L. Cum senatus. Ff. De rebus dubiis.). L’empereur Vespasien, si l’on en croit Suétone, a entretenu et protégé les arts tant libéraux que mécaniques, a pris soin de faire travailler assidûment et d’augmenter ainsi le gain des plus vils ouvriers. Un jour, un architecte lui ayant exposé qu’il pourrait faire conduire au Capitole une masse énorme à très peu de frais, il lui répondit : « Laissez-moi nourrir mon peuple ».
Donc puisque dans les villes bien établies, on a toujours fait et on fait encore des lois pour le bien-être des artisans, il est bien juste que la médecine concoure aussi au soulagement de ces hommes dont la jurisprudence fait tant de cas, et qu’animée par le zèle qui lui est particulier et qui jusqu’à présent ne s’est point encore montré à l’égard des ouvriers, elle veille à leur santé, et fasse en sorte qu’ils puissent exercer avec plus de sûreté et moins de crainte l’art que chacun d’eux professe. J’ai employé, à cet effet, tout l’effort dont je suis capable et je n’ai pas dédaigné de visiter quelquefois les boutiques et les ateliers les plus vils, pour y observer avec soin tous les moyens usités dans les arts mécaniques : j’ai cru qu’un pareil travail ne serait pas inutile dans un temps où la médecine est réduite presque toute entière à la mécanique, et où les écoles ne retentissent que de l’automatisme.
J’espère toutefois trouver grâce auprès de nos célèbres professeurs, s’ils veulent bien réfléchir que dans une seule ville, ou dans un seul pays, tous les arts ne sont point mis en pratique, et que chaque lieu a les siens propres qui peuvent donner naissance à différentes maladies. Je ne me suis attaché en parcourant les boutiques des ouvriers (qui sont, à cet égard, la seule école où on peut s’instruire), qu’à décrire ce qui peut intéresser les curieux et surtout fournir des moyens de guérir ou de prévenir les maladies qui attaquent les artisans. Je conseille donc au médecin qui visite un malade du peuple de ne point lui tâter le pouls aussitôt qu’il est entré, comme on a coutume de faire sans même avoir égard à la condition du malade, et de ne point déterminer presqu’en passant ce qu’il a à faire en se jouant ainsi de la vie d’un homme, mais plutôt de se croire un véritable juge, et de s’asseoir quelque temps sur un simple banc comme sur un fauteuil doré, et là, d’un air affable, d’interroger le malade sur tout ce qu’exigent et les préceptes de son art et les devoirs de son cœur. Il y a beaucoup de choses qu’un médecin doit savoir, soit du malade, soit des assistants ; écoutons Hippocrate sur ce précepte : « Quand vous serez auprès du malade, il faut lui demander ce qu’il sent, quelle en est la cause, depuis combien de jours, s’il a le ventre relâché, quels sont les aliments dont il a fait usage ». Telles sont ses propres paroles ; mais qu’à ces questions il me soit permis d’ajouter la suivante : quel est le métier du malade ? (Liceat quoque interrogationem hanc adjicere : et quam artem exerceat ?). En effet, quoique cette demande puisse se rapporter aux causes occasionnelles, elle me paraît néanmoins à propos et même nécessaire à faire à un malade du peuple. Cependant je remarque ou qu’on l’oublie assez souvent dans la pratique, ou que le médecin, qui sait d’ailleurs la profession du malade, n’y fait pas assez attention, quoiqu’elle soit capable d’influer pour beaucoup sur le succès de sa cure. C’est dans ces vues et pour contribuer au bien de la république et au soulagement des artisans, que j’offre mon traité au public. Je prie le lecteur de le recevoir avec bonté et d’en excuser les fautes en faveur du sujet.
Ramazzini

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